Les livres qui ont marqué ma carrière

Hubert Van Gijseghem, Ph.D.
Psychologue
Expert psycholégal

J’ai eu une carrière de psychologue depuis 1963 et elle dure toujours. Je me demande quelquefois, « quels sont les livres qui, en cours de route, ont eu le plus d’impact sur ma façon de penser et d’agir comme psychologue? » Ma carrière n’a pas été linéaire, mais peut se concevoir en deux parties, l’une du tout début jusqu’à la fin des années quatre-vingt, d’une durée donc d’à peu près vingt-cinq ans. Cette première partie, je l’ai passée dans la psychanalyse, le paradigme interprétatif en vue à cette époque en Amérique du Nord. Cela explique certainement que mes « livres de chevet » d’alors étaient au moins colorés par ce paradigme.

Dans la deuxième partie de ma carrière, c’est-à-dire de la fin des années quatre-vingt jusqu’à maintenant (2026), durant quarante ans donc, j’ai délaissé la psychanalyse pour adhérer au paradigme d’une psychologie basée sur des données probantes, c’est-à-dire scientifiques. On verra donc la nature de mes livres favoris changer à mesure que le temps passe.

On observe aussi qu’il n’y a finalement pas tant de livres qui ont laissé une influence indélébile sur moi. Bien sûr ai-je lu des milliers de livres et encore plus d’articles scientifiques et professionnels (ma bibliothèque compte quatorze mille huit cents livres), mais des livres individuels et particuliers qui nous donnent un coup de masse dans le front, pour tout un chacun, restent probablement rares.

Dans mon cas, quand j’avais à peu près seize ans, je faisais une randonnée en vélo avec ma troupe scoute et je me retrouvais dans la petite ville zélandaise Hulst. J’étais déjà très attiré par les livres et je m’étais arrêté devant les vitrines d’une libraire et y ai vu deux livres « qu’il me fallait .» Je les ai achetés : Psychologie in theorie en praktijk de Herman Van Praag, hollandais enseignant à New York et Parapsychologie de William Tenhaeff, également hollandais, professeur à l’Université de Utrecht. La lecture et relecture de ces deux livres ont contribué à mon choix de faire des études en psychologie.

À Leuven même, je ne peux dire que j’ai été séduit par des livres particuliers, même par ceux, plutôt nombreux, écrits par mes professeurs. Sauf que, à Leuven j’ai lu la Traumdeutung (Science des rêves) de Freud (1899). Je l’ai lu en allemand et j’étais quand même sérieusement ébranlé. J’avais déjà lu un des livres du directeur de l’Institut de Psychologie de Leuven, Joseph Nuttin, intitulé Psychanalyse en spiritualistische opvatting van de mens (Psychanalyse et conception spiritualiste de l’homme). J’avais été ravi qu’un psychologue expérimentaliste (et chanoine en plus) puisse s’intéresser à une œuvre « à l’index ». Par contre, de lire une œuvre majeure du créateur de la psychanalyse lui-même (la Traumdeutung) était un véritable délice et qui influencera mes intérêts professionnels pour plusieurs années à venir.

Arrivé à Montréal pour un stage d’un an (!), mon milieu de travail était résolument psychanalytique, autour d’un autre psychologue, d’ailleurs un homme de clergé lui-même et flirtant tout comme Nuttin avec une psychologie scientifique! Il s’agissait du dominicain Noël Mailloux. Quand je suis arrivé à son Centre en 1965, Mailloux m’a dit que la meilleure façon de s’initier à la « clinique » psychanalytique, était d’étudier le livre (américain) de Otto Fenichel intitulé The psychoanalytic theory of neurosis (Norton, 1945). Ce livre est resté mon livre de chevet pendant trois ou quatre ans. J’ai eu mon ancien exemplaire dans les mains il y a quelques jours et il est clair par les soulignées et les notes qu’il a été lu et relu.

Pourquoi Mailloux, en 1965, donnait-il à lire un livre paru en 1945. Je ne saurais le dire, mais cinq ou six ans plus tard, je jugeais moi-même que Fenichel avait su faire une synthèse raisonnée de la psychanalyse assez extraordinaire. À mon tour, je le recommandais aux jeunes psychologues que j’engageais à cette époque pour la Clinique.

Toujours dans le contexte de mon adhésion à la psychanalyse (que je croyais être la seule école valable) et mon travail avec les délinquants , un livre dirigé par Kurt R. Eissler relevait alors de mon crédo : Searchlights on Delinquency. New Psycho-analytic studies. Edité en 1949, (International Universities Press) là encore, pour mon entourage, il s’agissait du nec plus ultra de la connaissance du comportement délinquant. Je le croyais à cette époque franchement aussi.

Mon lecteur aura compris que mon année de stage était finie depuis longtemps et que je progressais (j’ai rasé d’écrire « je m’enlisais ») dans le paradigme psychanalytique aussi bien dans la clinique que dans mon propre enseignement. J’ai toujours beaucoup aimé l’histoire (de ma famille, de mon village, de mon pays, etc.) et naturellement, je me suis graduellement intéressé à l’histoire de la pensée psychanalytique. Quel bonheur de trouver le fantastique livre de Henri Ellenberger, intitulé : The discovery of the unconscious. The evolution of dynamic psychiatry (Basic Books, 1970). Je m’en suis inspiré pour présenter des cours et d’innombrables conférences sur les sources, même lointaines, de la psychanalyse.

À peu près à la même époque, j’ai été absolument séduit par un livre du psychanalyste français Serge Viderman, intitulé La construction de l’espace analytique (Paris : Denoel, 1970). Ce livre, très rapidement résumé, soutient l’idée que toute réalité psychologique est fabriquée (et ainsi sera-t-il de l’interprétation). Cette proposition de la construction de la réalité (versus réalité factuelle ou historique) me suivra tout le long de ma carrière, y inclut lorsque j’aurai dit adieu à la psychanalyse.

Arrive alors pour moi un autre grand choc lié à la lecture du livre Le Narcissisme de Bela Grunberger (Payot, 1975). J’y trouve une réécriture de la théorie génétique freudienne : celle qui s’intéresse aux stades et aux phases du développement de l’enfant, mais beaucoup plus centrée sur la relation d’objet qu’on le trouve chez Freud même. Je ne jurais que par Grunberger pendant quelques années. Quand plus tard, je le rencontrais avec sa femme, Jeannine Chasseguet-Smirgel, également grand psychanalyste, celle-ci me confiait qu’elle avait jugé mon livre ‘La Quête de l’objet » un véritable bijou. Grunberger, homme beaucoup plus introverti, confirmait de façon plus réservé.

En même temps à peu près, je tombe sur le livre (qui est devenu livre culte aux États-Unis) Life against death de Norman O. Brown, sous-titré The psychoanalytical meaning of history, publié une première fois en 1959. Il s’agit d’une critique de la psychanalyse freudienne, mais qui contient aussi à mon avis des bijoux en ce qui a trait à la notion psychanalytique du narcissisme. Ce livre complétait pour moi le concept du narcissisme que j’avais glané déjà chez Grunberger et, évidemment, dans la superbe (mais mythique ?) étude sur Schreber par Freud lui-même (1914).

Et que dire de ma trouvaille de l’œuvre de Théodore Thass-Thienemann (jugé par moi de géniale en 1975 et de banale lors de ma relecture en 2000!). Je jubilais à la lecture de ces deux tomes de psychanalyse appliquée, intitulée The interpretation of language; vol. 1 : Understanding the symbolic meaning of language et vol 2 : Understanding the unconscious meaning of language (New York : Jason Aronson, 1968). Mon intérêt pour la langue et pour l’étymologie y trouvait une nourriture extraordinaire.

Les œuvres de Grunberger, Brown et Thass-Thienemann ont certainement alimenté mon propre premier livre (écrit en 1979, mais publie seulement en 1985). La quête de l’objet. Pour une psychologie du chercheur de trésor (Montréal : Hurtubise), un livre de psychanalyse appliquée et qui a reçu de très bonnes recensions.

Comme il a été dit, durant les années quatre-vingt j’ai perdu foi dans la psychanalyse. Grâce à quelques publications empiriques sur l’inceste et les abus sexuels, sur le plan professionnel, j’étais de plus en plus en demande comme expert psycholégal. Graduellement, je me suis rendu compte que les paradigmes interprétatifs comme la psychanalyse n’apportaient pas beaucoup de terre à la digue lorsqu’il s’agissait de répondre à la question: « telle ou telle chose, a-t-elle réellement existé? » (question à laquelle la justice s’intéresse d’emblée). Fatalement, mes intérêts et, de là, mes lectures prenaient une autre direction. Compte tenu de ce fait, ces premières années (dans les années quatre-vingt) je faisais surtout des expertises au criminel, et cela bel et bien dans le domaine des agressions sexuelles. Un livre m’a particulièrement frappé et est devenu pour moi un guide précieux. Il s’agit de Accusations of child sexual abuse de Hollida Wakefield et Ralph Underwager (Springfield: Thomas, 1988) qui, peut-être pour la première fois (sauf au XIX siècle) considéraient la possibilité de l’existence de fausses allégations d’abus sexuel – y inclus à cause de suggestion et d’induction. Le livre a été vilipendé par certains mouvements féministes (« il faut croire les enfants »), moi, j’y trouvais une mine d’or d’hypothèses, les unes validées, les autres non ou pas encore. Je découvrais aussi, à travers ce livre précis, même aussi via une foule d’autres lectures, que des positions idéologiques pouvaient facilement interférer avec la recherche scientifique et donner lieu à de la pseudoscience. Une de ces lectures qui m’a énormément frappé, c’est le livre de Robyn Dawes avec le titre évocateur House of cards. Psychology and psychotherapy built on myth (New York: The Free press, 1994). Le mythe est évidemment l’idée préconçue ou, encore, la position idéologique qui crée les fameux « biais de confirmation ».

Je travaillais toujours principalement dans le domaine psycholégal des maltraitances, surtout sexuelles. Un nouvel ouvrage deviendra mon livre de chevet pendant des années, alimentant aussi bien mon enseignement, mon travail d’expert que mes conférences. Il s’agit du livre à mon avis absolument incontournable de Stephen Ceci et de Maggy Bruck intitulé Jeopardy in the courtroom. A scientific analysis of children’s testimony (Danger au tribunal. Une analyse scientifique du témoignage de l’enfant), édité à Washington par la American Psychological Association, en 1995. Je me suis tellement inspiré de ce chef-d’œuvre de la psychologie forensique, que le livre a été édité en français chez De Boeck à Bruxelles. Grâce à ce genre de connaissances, j’ai contribué au fait que « les Latins d’Europe » ont commencé à croire que la méthode scientifique était aussi applicable aux sciences humaines.

D’autres auteurs qui m’ont inspiré dans cette même époque et, grosso modo dans le même domaine sont Elizabeth Loftus, The myth of repressed memories (New York : Plenum; 1994); Richard McNally. Remembering trauma (Cambridge, Harvard University Press ; 2003) et, dans le domaine de la délinquance qui a toujours continué de m’intéresser beaucoup: Vernon Quinsey et al. Violent offenders. Appraising and managing risk (Washington : American Psychological Association ; 1998).

Un autre livre que j’ai « adopté » est celui de Théodore Millon sur les troubles de la personnalité. Intitulé en effet Disorders of Personality : DSM-IV and beyond, il a été publié en 1995 et réédité en 2015 chez Wiley à New York. Millon est un ex-psychanalyste coéditeur du DSM-III et est également auteur du test objectif de la personnalité MCMI (Million Clinical Multiaxial Inventory). Cet auteur m’a impressionné depuis le début de ses travaux et reste ma référence pour tout ce qui concerne le monde des troubles de la personnalité.

Le clin d’œil au DSM que je viens de faire me fait penser que, autant que pendant les vingt-cinq premières années de ma carrière, je détestais la méthodologie DSM (Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders du American Psychiatric Association), puisque tout sauf psychanalytique! autant il s’agit actuellement d’un outil utilisé à peu près quotidiennement par moi.

Au début du nouveau siècle apparaît un livre que j’aurais aimé diriger, tant qu’il traduit ma quête actuelle de rigueur dans la pratique de la psychologie. Il s’agit de Science and pseudoscience in clinical psychology (New York : Guilford, 2003) dirigé par des poids lourds du APA, Scott Lilienfeld, Steven Lynn et Jeffrey Lohr. Le livre dont le titre parle pour lui-même a eu un tel impact sur la pratique psychologique nord-américaine qu’il a été réédité en 2015, toujours par Guilford Press.

Voilà où j’en suis ! Je mentionne ici, de façon chronologique, plus d’une vingtaine de livres qui ont balisé mon cours de route, mon « être dans le monde » comme psychologue, comme professeur d’université, comme auteur, comme figure dans les médias, comme conférencier. Comme j’ai ressenti le besoin de le dire plus haut, j’ai lu des milliers de livres dans mon métier aussi bien de livres historiques que tout ce que se publiait pendant ma propre vie active dans le domaine de mon métier. J’ai lu beaucoup de bijoux et, dans mes propres publications, j’en ai cité des centaines. Pourtant à la fin de ma carrière (j’ai soixante-trois ans de métier au moment ou j’écris ces lignes), J’ai mentionné les livres (non pas les articles) dont je crois qui m’ont le plus influencé, y inclus quant à l’orientation de ma carrière ultérieure.

L’éventuel lecteur de ce court texte aura évidemment remarqué que cette « chronologie » n’est pas du tout linéaire, mais qu’il y a une brisure profonde dans les années quatre-vingt lorsque j’ai graduellement délaissé ma passion pour la psychanalyse en faveur d’une psychologie scientifique.

Et pourtant, je ne peux pas autrement que de voir dans mon parcours une continuité étonnante, à tout prendre. J’ai été attiré par la psychanalyse puisqu’il s’agissait d’une école de pensée qui attachait beaucoup d’importance au passé du sujet. Elle a introduit la notion du déterminisme psychique dans ce sens qu’il y aurait un lien causal entre ce qui s’est passé dans l’enfance de l’individu et son psychisme et son comportement adulte. La psychanalyse comme « pratique » a été vue par Freud lui-même d’ailleurs comme un genre d’archéologie dans laquelle on déterre d’anciens contenus ou phantasmes, éventuellement longtemps enfouis (« inconscients ») pour les rendre à la conscience et ainsi présumément « guérir .»

Nous ne nous attarderons pas ici sur la plausibilité ou la véracité de ces hypothèses psychanalytiques (qui restent en effet loin d’être validées et ne le seront probablement jamais).

Mais, en effet, c’était le fouilleur, le chercheur de trésors, l’archéologue en moi qui était si attiré par la psychanalyse. Or, quand j’ai perdu confiance dans ce paradigme, j’ai continué à m’intéresser mine de rien en exactement le même rapport entre les souvenirs (et éventuellement leurs dévoilements) et ce qui c’était réellement passé ou non dans leur vie. Mon intérêt ne sera plus mis au service d’une éventuelle guérison (« le retour du refoulé »), mais au service plutôt du monde judiciaire : « cela s’est-il passé ou non? » ou « est-ce que ce souvenir est basé sur des événements réellement vécus ou non? » Mon intérêt pour tout ce qui est mémoire et souvenir en est trouvé quintuplé et s’est introduit dans mon esprit plus que jamais auparavant : la différence fondamentale entre « réalité psychologique ou narrative » d’une part, et « réalité factuelle ou historique » d’autre part. Je n’oublie pas que, avant même d’être psychologue, je baignais déjà dans la paléoanthropologie; l’archéologie; l’histoire. N’oublions pas non plus que je suis collectionneur invétéré (tout ce qui est ancien, d’origine, authentique…). J’ai toujours flirté avec l’adage du poète anglais Francis Thompson (1897), « happiness is the shadow of things past » (erronément attribué à Stendhal.)

Mon intérêt continu pour la mémoire et le souvenir, m’ont amené graduellement de la retrouvaille du refoulé à l’étude des souvenirs et des indicateurs qui valident (ou non) leur réalité historique. C’est ce qui m’a amené dans la crédibility assessment , dans mes recherches, publications et ma pratique et je n’en suis en réalité plus jamais sorti.

Voilà la continuité plutôt que la brisure dans ma carrière : c’est ce que les parties de ma carrière unissent : le souvenir, vrai ou bricolé!

P.S. Au début des années 1970, j’avais écrit un article intitulé : Timeo hominem unius libri (je crains l’homme qui ne jure que par un seul livre), titre emprunté à Thomas d’Aquin. L’idée était de dénoncer des collègues qui puisaient leur enseignement d’un seul bouquin qu’il leur était tombé à l’œil. Je ne réalisais pas alors que je me critiquais en fait moi-même, ne jurant à cette époque que par Freud. Le lecteur de ce court texte aura compris, j’espère, qu’en cours de route, je me sois diversifié un peu!